Conclusion : Un modèle à revoir et une cohabitation à prévoir

La modernisation du modèle québécois

La Loi 51 a eu les résultats structurants escomptés : elle a présidé à la création et au soutien d’une industrie du livre dynamique qui offre aux lecteurs québécois une diversité de titres en langue française publiés ici comme à l’étranger, et ce, sur l’ensemble du territoire. La filière du livre emploie actuellement plus de 12 000 personnes au Québec et génère un chiffre d’affaires annuel de près de 800 M $. Plus de 4 500 titres sont publiés chaque année, qui s’accaparent 42 % des ventes finales (ADELF, 2012 : 1).

L’État est présent à toutes les étapes de la chaîne : soutien aux tournées de promotion et aux salons du livre, subventions à l’édition et à l’exportation, crédits d’impôts, budgets pour l’achat de livres auprès des écoles et des bibliothèques, etc. Ce n’est pas un hasard; la volonté du gouvernement au moment de créer la Loi 51 était de ne pas laisser son industrie nationale du livre aux seules forces du marché (ADELF, 2012 : 5).

À la lumière des entretiens menés, la coalition des acteurs et leur soutien à la chaîne du livre sont frappants, à l’exception des nouveaux joueurs.

En ce sens, la chaîne du livre correspond précisément au modèle de développement des industries culturelles québécoises, telles que définies par Michel de la Durantaye, soit une « gouvernance par consultation […] basée sur la concertation et la participation de tous les acteurs socioéconomiques à la formulation et à la mise en œuvre de stratégies de développement des industries culturelles » (Martin, de la Durantaye, Lemieux et Luckerhoff, 2012 : 423).

Comme le détaille de la Durantaye, ce modèle permet de mobiliser les ressources privées et publiques autour de projets communs ou d’intérêt stratégique pour l’ensemble des joueurs, de protéger la diversité du marché et de partager équitablement les risques et la gouvernance. Impliquant une alliance des pouvoirs publics et privés, ce modèle repose sur la reconnaissance de la légitimité de l’intervention publique (Martin, de la Durantaye, Lemieux et Luckerhoff, 2012 : 425-426).

Même si ce modèle est pratiquement absent dans le discours des intervenants, il n’en constitue pas moins l’un des principaux facteurs du succès de l’industrie. Les institutions et la génération qui l’ont créé, il y a 35 ans, ont changé et le rôle de l’État a évolué. La globalisation des marchés et la révolution numérique ont également considérablement changé le visage de l’industrie. Pour éviter que les excès du marché ne tuent pas la diversité, il serait donc légitime « que les États nationaux aident leur production nationale par des différentes mesures réglementaires, financières ou fiscales. » (de la Durantaye, 2012 : 308). Dans le contexte actuel de la reconfiguration de la chaîne de valeur québécoise, le rôle de l’État serait de maintenir un environnement favorable au développement culturel contre la puissance des conglomérats, en protégeant la diversité du marché et en sauvegardant les joueurs indépendants (Lemieux, Luckerhoff et Paré, 2012 : 27).

Dans Enjeux des industries culturelles, les chercheurs rappellent que les petites sociétés comme la nôtre doivent mobiliser leurs institutions pour les protéger contre l’homogénéisation des cultures par les multinationales et qu’il faudra « s’en souvenir en bonifiant le modèle de gouvernance des industries culturelles du Québec » (Lemieux, Luckerhoff et Paré, 2012 : 27).

Ce modèle rencontre maintenant des limites et il serait temps de le moderniser. Mais comment ? Afin de s’adapter et survivre, il serait bon d’envisager de « faire plus de place à l’investissement privé pour permettre de générer plus de profits qui vont permettre à l’État d’être plus complémentaire » (de la Durantaye, 2012 : 299). On a d’ailleurs pu constater quelques initiatives heureuses dans cette direction. La création de l’entrepôt numérique et de la plateforme PRETNUMERIQUE.CA en sont d’excellents exemples, où l’entreprise privée investit tout en respectant les paramètres collectifs et génère des profits afin de récupérer son investissement et croître.

Pour contrer la taille modeste de la population, qui constitue une fragilité structurelle, il faut songer à développer de nouveaux marchés, de nouvelles perspectives de diffusion et de promotion de la production québécoise. Les éditeurs ont commencé à exploiter avec succès cette voie grâce à des partenariats entre l’ANEL, la SODEC et Québec Édition. Selon l’OCCQ, entre 2002 et 2007, le taux de croissance annuelle des ventes des éditeurs à l’extérieur du Québec est de 16,6 %. Les ventes hors Québec sont passées de 46,3 M$ en 2002 à 73,9 M$ en 2007, un taux de croissance annuel moyen de 9,8 % (de la Durantaye, 2012 : 303).

L’État doit prendre en considération que le système est plus concurrentiel au plan international et qu’il est aussi tourné vers l’exportation de produits et services culturels québécois à l’étranger. Pour l’État, la façon de gérer les risques pourrait être de protéger et de soutenir les preneurs de risques en cultures et les créateurs, par exemple Québec Édition et les exportations. (Martin, de la Durantaye, Lemieux et Luckerhoff, 2012 : 429)

Finalement, la formation des publics est une autre question importante. Pour l’instant, une logique axée sur l’offre semble dominer, mais les intervenants sont sensibles à cette question : tant les libraires que les éditeurs ou les distributeurs ont mentionné l’importance de développer un public-lecteur dans un monde où le divertissement se fait toujours plus attrayant. À ce titre, la bibliothèque aura un rôle à jouer de plus en plus important.

Les chercheurs d’Enjeux des industries culturelles au Québec rappellent que depuis les années 1980, la bibliothèque publique a contribué à la chaîne du livre québécois. Elle est maintenant appelée à jouer un rôle de mobilisation des connaissances dans toute la société québécoise, rôle toujours plus important, notamment pour compenser pour notre petite taille et pour nos moyens modestes (Martin, de la Durantaye, Lemieux et Luckerhoff, 2012 : 429). À cet égard, Francis Farley-Chevrier propose une réflexion intéressante :

Le succès du livre numérique pourrait très bien passer par la bibliothèque. […] En musique, iTunes a connu du succès parce que les gens achètent beaucoup de musique. Pourquoi les gens achètent-ils? Pour réécouter la musique et c’est fondamental. Les livres que l’on relit sont rares, alors la bibliothèque jouera un rôle essentiel. Pourquoi acheter et laisser des tonnes de données inutilisées sur un disque dur?

Une cohabitation à prévoir et à réglementer

L’arrivée du livre numérique a déjà commencé à bouleverser le monde de l’édition au Québec. Les livres imprimés ne disparaîtront assurément pas, mais nous pouvons prévoir que les ventes de livres numériques augmenteront de manière graduelle et constante. Si les prédictions s’avèrent juste, elles pourraient représenter 15 à 20 % du marché en 2015. Il faudra donc prévoir la cohabitation des deux formats. Sans avoir l’ampleur de la transformation états-unienne, cette mutation obligera chacun des acteurs de la filière à revoir son rôle et ses pratiques au risque de disparaître. Si certains sont déjà avancés dans le développement de leur profession, d’autres risquent d’être happés par la vague de changement, faute de préparation.

L’arrivée de cette nouvelle technologie avec ses acteurs internationaux met en lumière la structure même de l’industrie : une filière constituée principalement de petits acteurs structurée à partir de la Loi 51 et qui profite des différentes politiques sur le livre et la lecture. Une grande solidarité existe entre tous les maillons de la chaîne, solidarité qui a donné lieu notamment à la création d’un entrepôt numérique et d’une plateforme couplée d’une entente pour le prêt numérique qui s’exportent même à l’étranger. En contrepartie, le milieu du livre est grandement tributaire des actions de l’État pour faire face aux changements et pour se développer. Ses joueurs sont peu habitués à une logique purement marchande et tout ce qui concerne la recherche et l’innovation doit impérativement être soutenu par des subventions gouvernementales.

Il m’apparaît donc que les membres de la filière devront agir collectivement pour s’assurer que la législation évolue en leur faveur et pour se doter d’outils adéquats pour maintenir l’industrie, que ce soit par des normes communes, des contrats-types, des accords sur le prix ou des outils d’information et de statistiques, etc. À l’instar de la création de l’entrepôt numérique, qui a permis de conserver le contrôle sur la distribution, les acteurs québécois du livre doivent se donner les moyens de jouer avec les acteurs mondiaux.

Les différents maillons de la chaîne devront également innover à petite, moyenne et à grande échelle, sans attendre le secours des subventions, car les barrières à l’entrée qui protégeaient leur écosystème n’existent plus. De nouveaux acteurs, indifférents à la protection de la filière, avec de nouvelles manières de produire, avec, dans certains cas, des moyens financiers ahurissants, verront le jour et viendront bouleverser les habitudes. Il faudra repenser les moyens de production et les types de produits pour y inclure des livres courts, à petits prix, des feuilletons en ligne, des outils d’auto-publication, du paiement à la page, etc. Autrement, le marché se verra inondé de livres étrangers, de romans à 2,99 $ ou de club de lectures en ligne et risquera de perdre une partie de son lectorat.

De plus, la filière du livre devra mettre la promotion au cœur de ses actions : faire connaître ses bons coups, diffuser son offre numérique grandissante, s’assurer que les livres soient trouvables partout et qu’ils trouvent leurs lecteurs. Le livre numérique n’ayant qu’une existence virtuelle et non physique, la manière de le promouvoir changera drastiquement. Il s’agit d’entrer dans une logique de « trouvabilité » (discoverability) et de développer une structure de données et de diffusion qui permettront aux lecteurs francophones, où qu’ils soient, de trouver aisément les livres québécois.

En se dotant de règles et de normes claires, l’industrie pourra s’engager plus efficacement et durablement dans une logique marchande, tout en se donnant les moyens d’assurer la présence de ce bien culturel qu’est le livre.

Il en va de la survie et du développement d’une industrie et de ses emplois.

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