3.1 Description de la chaîne du livre

Avant d’aller plus avant, il serait bon de décrire comment s’est structurée et développée l’industrie du livre à partir de la Loi 51, communément appelée Loi sur le livre. Adoptée en 1981, cette Loi vise à « augmenter l’accessibilité territoriale et économique du livre en soutenant l’implantation d’un réseau de librairies agréées partout au Québec et en garantissant un prix acceptable pour tous » et à « développer une infrastructure industrielle du livre qui soit de qualité et concurrentielle en créant des conditions économiques favorables pour les entreprises du secteur du livre » (Gouvernement du Québec, 1981). Elle s’applique aux entrepreneurs de la chaîne du livre (libraires, éditeurs et distributeurs agréés), ainsi qu’aux acheteurs institutionnels (ministères, organismes gouvernementaux, municipalités, bibliothèques publiques, etc.).

Ainsi, les acheteurs institutionnels doivent acquérir tous leurs livres, à prix régulier, auprès des libraires agréés[1] situés dans leur région administrative. Cette mesure a été mise en place parce que le maillon faible de la chaîne était la librairie. Sans elle, beaucoup des librairies n’auraient ni survécu ni même vu le jour (Baillargeon, 2012 : 46). Aujourd’hui, les ventes des librairies aux institutions représentent en moyenne 22 % de leurs chiffres d’affaires (Baillargeon, 2012 : 147).

Par la suite, l’État québécois a adopté d’autres mesures visant à développer ou à consolider la chaîne du livre, dont le Plan Vaugeois, implanté entre 1980 et 1985, et la Politique de la lecture et du livre en 1998 (Baillargeon, 2012 : 47). La première mesure visait à assurer la présence de biblio-thèques publiques dans la majorité des municipalités et à améliorer les collections existantes. Quant à la Politique, elle cherchait à favoriser la diffusion du livre, principalement québécois, par différentes mesures qui touchaient tant les librairies que les bibliothèques. Par exemple, pour favoriser l’achat de livres québécois par les bibliothèques publiques, le ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (MCCCF), défraie 75 % du prix des ouvrages publiés au Québec.

En parallèle, rappelons que la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) a été instituée en 1994 et qu’elle appuie l’industrie du livre depuis, notamment par des crédits d’impôt pour l’édition de livre, des programmes d’aides à l’exportation, des subventions aux Salons du livre et aux différents acteurs de la chaîne. Depuis novembre 2009, les éditeurs québécois peuvent bénéficier d’un nouveau programme d’aide financière pour numériser, convertir et déposer leurs ouvrages dans un entrepôt numérique situé au Québec (Melançon, 23 novembre 2009).

Toutes ces mesures ont permis l’implantation ou l’amélioration d’institutions de diffusion du livre au Québec. Elles ont favorisé la diffusion du livre québécois et, par conséquent, le développement d’une industrie nationale de l’édition du livre. Grâce à cela, les éditeurs du Québec représentent aujourd’hui plus de 51 % du marché québécois, comparativement à moins de 20 % dans les années 1970 (ANEL, 2012 : 5). En 40 ans, le Québec a développé une expertise professionnelle et ses éditeurs ont pu conquérir leur propre marché.

Ainsi, l’industrie du livre au Québec s’est structurée en différents secteurs que l’on appelle la chaîne ou la filière du livre, décrite par Marc Ménard dans son ouvrage Les chiffres et les mots. Réunis sous l’égide de la Table interprofessionnelle du milieu du livre[2], les intervenants de la chaîne du livre se rencontrent plusieurs fois par année pour discuter des enjeux qui les concernent et assurer le développement de leur industrie. L’arrivée du livre numérique remet en cause le rôle de tous les acteurs de la filière, en plus de bousculer les dynamiques de marché, les modèles d’affaires et les structures de prix[3] (voir l’annexe 3 pour plus de détails sur l’arrivée du livre numérique).

Figure 1 – De la chaîne du livre imprimé à la chaîne du livre numérique

Figure 1-titre

  1. Les agréments accordés par la Loi 51 donnent à leurs titulaires des obligations et des privilèges. Dans le cas des libraires, elles doivent recevoir les envois d’office de 25 éditeurs titulaires d’un agrément; les conserver à l’étalage pendant au moins 4 mois; maintenir un stock d’au moins 6 000 titres différents de livres comprenant au moins 2 000 titres publiés au Québec. En contrepartie, les libraires obtiennent le droit de vendre des livres aux institutions québécoises selon les modalités prescrites par la Loi. (Lasalle, 2013 : 3)
  2. Cette table interprofessionnelle réunit les associations suivantes : Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ), Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF), Association des libraires du Québec (ALQ), Fédération québécoise des coopératives en milieu scolaire (Coopsco), Réseau BIBLIO du Québec, Bibliothèques publiques du Québec (BPQ)
  3. Dans cette chaîne, les revenus de la vente d’un livre sont répartis comme suit : auteur (10 %), éditeur (35 %), distributeur (15 %) et libraire (40 %) (Boissonnault, 2013 : 16).