3.2.1 Les auteurs

Un auteur québécois peut désormais publier en ligne et vendre directement ses livres aux lecteurs intéressés sans passer par toute la chaîne traditionnelle. Saisit-il cette opportunité? L’auteur américain assurément, puisqu’aux États-Unis le nombre de livres autoédités, imprimés et numériques, a connu une croissance de 287 % depuis 2006 et représentent annuellement 250 000 titres (Smith, 2 janvier 2013). Même le New York Times a choisi un livre autoédité dans sa liste des 10 meilleurs titres de 2012 (Digital Book World, 17 décembre 2012). Le phénomène n’a pas du tout la même ampleur au Québec comme l’indique Francis Farley-Chevrier, directeur de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ)[1].

Il n’y a pas de tendance lourde qui pointe vers l’autoédition pour le moment. Et aucun phénomène à la Fifty Shades of Grey. Il faut dire qu’ici, les structures ne sont pas les mêmes et que les plateformes d’autoédition ne sont pas légion. Kobo, entre autres, a développé une plateforme d’autoédition numérique appelée Writing Life, mais il faudra voir dans quelle mesure ça peut s’appliquer ici et si Kobo lui donnera un nom français. Mais, pour l’instant, le livre numérique n’est pas une réalité encore très manifeste pour les écrivains et n’a pas encore atteint son plein déploiement.

Les chiffres donnés par Christian Liboiron, responsable des relations éditeurs et spécialiste du contenu pour Kobo au Québec[2], corroborent ce fait. Dans la plateforme d’autopublication Writing Life de Kobo, une centaine de titres seulement ont été publiés au Québec. Il s’agit d’un phénomène marginal. Cette faible participation s’explique en partie par le fait que les deux leaders mondiaux de l’autoédition, Kobo et Amazon, n’ont pas encore véritablement investi le marché québécois.

Les écrivains québécois sont par contre très préoccupés par la Réforme de la loi sur le droit d’auteur[3], mise en application par le gouvernement fédéral, afin de s’adapter aux réalités numériques. Dans sa nouvelle mouture, la Loi permet d’utiliser des œuvres protégées et de les rendre disponibles en numérique dans des contextes d’éducation, une exception au droit d’auteur très permissive et qui permet de mettre les œuvres en ligne. Ces changements sont loin d’être anodins comme l’indique Francis Farley-Chevrier :

La Loi a renversé la dynamique. Au départ, le concept de droit d’auteur, c’est que l’œuvre est protégée dès sa création. L’auteur a l’exclusivité et le monopole sur son utilisation; il décide qui peut l’utiliser en accordant ou non sa permission. Maintenant, c’est en quelque sorte l’inverse : en cas de contrefaçon, ce sont les auteurs qui doivent porter le fardeau de la preuve. Dans le numérique, c’est ça le grand problème pour les auteurs.

En désaccord avec cette mesure, le gouvernement du Québec a annoncé en décembre 2012, qu’il continuera à verser des redevances aux auteurs. La ministre Malavoy a indiqué que la rétribution des artistes à leur juste valeur fait consensus au Québec et que l’accès aux œuvres ne peut se faire au détriment des créateurs (Lévesque, 11 décembre 2012). Le gouvernement a renouvelé une entente avec Copibec, qui gère collectivement les droits de reproduction d’éditeurs et auteurs, pour rétribuer les créateurs d’œuvres littéraires pour l’utilisation de leurs œuvres dans les institutions d’enseignement publiques et privées. Il s’agit d’un investissement de 9 millions qui sera versé entre le 12 décembre 2012 et le 30 juin 2015.

Si l’idée d’une rémunération juste semble faire consensus, la question de la redevance que reçoit un artiste sur ses œuvres numériques fait quant à elle débat. Ce n’est pas le prix du livre qui est préoccupant – celui-ci étant fixé par l’éditeur – mais la rémunération de l’écrivain. La position de l’UNEQ à ce sujet est simple : l’écrivain ne doit pas être pénalisé. Pour l’instant, le modèle dominant reste celui de la rémunération en pourcentage, c’est-à-dire généralement 10 % du prix de vente à l’unité, que ce soit un livre imprimé ou numérique. Or, comme le prix des livres numériques est généralement plus bas que les livres imprimés, la rémunération de l’auteur, pour une œuvre de même qualité, se retrouve grandement affectée, comme le souligne Francis Farley-Chevrier :

La rémunération en pourcentage sur le prix de vente des livres numériques, c’est une pratique que l’UNEQ ne favorise pas. Nous préférons l’autre pratique, également répandue, où l’éditeur verse la même redevance en dollars, quel que soit le format. Donc, si l’auteur reçoit 2 $ de redevances pour la vente d’un livre papier, il recevra également 2 $ pour la vente d’un livre numérique. En fait, pour l’UNEQ, c’est une position plancher : nous n’acceptons pas que travail de l’écrivain soit dévalué ni que l’auteur reçoive moins en dollars pour les ventes numériques, parce son travail intellectuel a la même valeur. Par contre, est-ce que ça reflète vraiment une structure économique de la même manière que le 10 % le reflète pour le papier ? Cela reste à voir.

La situation économique des écrivains peut expliquer cette préoccupation pour les questions de droit d’auteur et des redevances. Selon l’étude Les écrivains québécois. Portrait des conditions de pratique de la profession littéraire au Québec, publiée en 2010, la partie attribuable à la création littéraire parmi les revenus des écrivains, s’avère faible : le revenu médian de la création littéraire est de 2450 $; 65 % des écrivains québécois ont tiré moins de 5 000 $ de leur travail de création littéraire, et 78 % des écrivains ont tiré des revenus d’autres activités que la création littéraire (Provençal, 2011 : 18)[4] (Consulter l’annexe 4 pour plus de détails).

Tableau 1 – Répartition des écrivais selon le revenu tiré de la création littéraire, Québec, 2008

Tableau1-titre

De plus, il faut penser que de nouvelles pratiques comme le streaming (lecture en ligne), l’abonnement, le téléchargement à l’unité deviendront de plus en plus populaires, notamment parce qu’elles permettent de nouvelles pratiques de lecture, de diffusion et de contact avec les lecteurs. Ces nouveaux modes de diffusion et de commercialisation, qui correspondent à des modalités différentes de paiement pour les lecteurs, amèneront forcément de nouvelles formes de rémunération des auteurs.

L’auteure Margaret Atwood, qui publie sous forme de feuilleton sur le site Byliner, a indiqué en entrevue qu’Internet crée un nouveau marché pour les auteurs et qu’il leur offre la possibilité de modifier son histoire en cours de route et de prendre en compte les remarques des lecteurs quasiment en temps réel (Thomann, 24 avril 2013). Elle a d’ailleurs commenté la rémunération pratiquée par Byliner :

« In fact, their arrangements (with writers) are very generous. We split the net. And they live up to their motto: We’ll find you something good to read. » (Greg, 16 juillet 2013).

Olivia Guillon, économiste à l’université Paris-13, met plutôt les auteurs en garde contre l’illusion d’avoir plus de pouvoir économique lors de la disparition d’intermédiaires.

Tant que les créateurs de contenu (et j’inclus les éditeurs) sont éparpillés, ne sont pas coalisés, ils n’ont pas les mêmes pouvoirs économiques que les groupes mondialisés en face d’eux. Seules des négociations collectives peuvent rééquilibrer un peu la balance entre ces grands acteurs en position dominante et les auteurs et éditeurs qui forment une population beaucoup plus éclatée et pas naturellement encline à s’organiser collectivement. D’où les difficultés, mais aussi la nécessité d’aboutir à des accords consensuels et efficaces sur les contrats d’édition numérique. (Guillon, 2012 : 15)

Ainsi, les auteurs auront à travailler individuellement et collectivement sur les modes de rémunération à réinventer : mécanismes de gestion collective et de redistribution, bases forfaitaires, etc. De son côté, l’UNEQ aura nécessairement à revoir ses critères d’adhésion, qui sont actuellement basés sur le livre papier (pour être membre, il faut être l’auteur d’un roman d’au moins 48 pages imprimées) si elle veut être représentative des écrivains et des nouveaux modes d’écriture (feuilletons en ligne, petits formats, etc.)

Outre l’aspect de la rémunération, plusieurs auteurs se questionnent sur l’impact de l’arrivée du numérique sur la création, sur l’imaginaire et sur la mise en forme de leurs œuvres[5]. En fait, beaucoup d’auteurs se trouvent démunis, parce que « produire des fichiers et les vendre en ligne ne fait pas partie de leur métier […] la maîtrise des compétences informatiques ne fait pas partie nativement de leur profession » (Guillon, 2012 : 14). Créer des projets en tirant profit des spécificités du numérique demande une expertise et un travail collaboratifs que tous les auteurs ne sont pas prêts à faire, précise Francis Farley-Chevrier.

Par contre, les écrivains ont saisi que l’arrivée du numérique constitue une opportunité de diffusion formidable tant pour le livre numérique que pour le livre papier. Nombreux sont ceux qui utilisent le Web comme un point de départ pour leur diffusion, soit par le biais d’un site Web, d’un blogue, d’une page Facebook ou d’un compte Twitter. Ces outils leur permettent de communiquer directement avec leurs lecteurs, de faire connaître leur travail, de tester de nouvelles pratiques, d’élargir leur réseau et de créer une communauté autour de leur œuvre.

Pour l’instant, l’arrivée du numérique n’a pas changé en profondeur les pratiques d’écriture, mais il a donné beaucoup d’autonomie à l’auteur quant à sa diffusion et à son lien avec son lectorat. Encore peu préoccupés par les questions techniques et la valeur ajoutée du livre numérique, les auteurs se préoccupent davantage de rémunération, de droit d’auteur et misent sur la recherche d’un modèle économique équilibré pour tous les acteurs de la chaîne du livre.


  1. Entrevue réalisée le 9 mai 2013.
  2. Entrevue réalisée le 3 mai 2013.
  3. Pour plus de détails, visiter Culture équitable et Projet de loi C-11/
  4. Le revenu médian (39 400 $) des écrivains, en incluant toutes les formes de revenus, est inférieur à celui des Québécois de 25 ans ou plus touchant un revenu et titulaire d’un diplôme universitaire (50 750 $). (Provençal, 2011 : 10).
  5. Pour en connaître d’avantage, consulter le document Forum sur la création littéraire au Québec

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