3.2.2 Les éditeurs

Du côté des éditeurs, les questions qu’apporte le numérique se formulent bien autrement, même si, tout comme pour les écrivains, l’autoédition est perçue comme une menace.

Encore marginale au Québec[1], l’autoédition pourrait prendre de l’ampleur à l’instar de Wattpad[2], la plateforme d’autoédition torontoise lancée en 2006 et qui connaît un succès fulgurant. Chaque mois, 11 millions de visiteurs naviguent sur le site de Wattpad pour lire gratuitement les textes proposés parmi les 5 millions d’histoires, rédigées dans 25 langues. La gratuité du site attire les lecteurs ainsi que la disponibilité des textes sur tous les supports de lecture, y compris les téléphones de base. Même si ce sont majoritairement des auteurs inconnus qui y publient, certains connaissent un succès épatant comme cette adolescente britannique, Abigail Gibbs, dont le texte The Dark Heroine, a été lu par 17 millions d’internautes (Thomann, 7 décembre 2012).

Éventuellement, on peut croire que le phénomène d’autoédition prendra également de l’ampleur au Québec, même s’il n’est aujourd’hui qu’embryonnaire et prendra un rôle ou une forme probablement fort différents, selon les besoins auxquels il répondra. De phénomène marginal, il pourrait être récupéré par l’industrie, comme filtre littéraire par exemple. De plus, les formes économiques qu’il prendra sont également appelées à se développer. Quoiqu’il en soit, même si les outils d’autoédition ne menacent pas encore vraiment la structure de la filière du livre, ceux-ci donnent tout de même accès à un plus grand nombre de publications et permettent une diffusion rapide des idées.

L’autoédition oblige inévitablement les éditeurs à redéfinir leur rôle comme spécialiste du contenu, tel que l’explique Bianca Drapeau, vice-présidente de l’ANEL et directrice de l’édition numérique et des nouvelles technologies aux Presses de l’Université du Québec (PUQ)[3].

La plupart des auteurs qui font un exercice d’autoédition se rendent vite compte que, sans le support de leur éditeur, leur livre ne va pas très loin dans l’univers du livre, que ce soit pour la mise en forme des contenus, qui techniquement n’est pas simple, ou pour la diffusion. Depuis toujours les éditeurs accompagnent le créateur : ils améliorent, réécrivent, révisent et illustrent leurs textes, puis ils le soutiennent et le conseillent dans la promotion et le développement de la diffusion, etc. C’est un travail d’équipe quelle que soit la forme que prend le texte publié. Finalement, l’autoédition oblige les éditeurs à améliorer l’accompagnement qu’ils offrent à leurs auteurs.

L’arrivée du livre numérique ne changera donc pas complètement le rôle des éditeurs, dans la mesure où ils vont continuer de rechercher, de filtrer, de produire et de distribuer du contenu. Par contre, ils devront trouver des manières de rendre ce contenu disponible sur de multiples médias, formats, plateformes.

Le contenu ne sera d’ailleurs plus limité au texte du livre seulement et les éditeurs devront réfléchir à la plus-value que peut apporter un livre numérique, à l’enrichissement possible du contenu, et à la présentation même qui pourrait (c’est à voir et à tester) aussi inclure des éléments audio ou vidéo. Dans le domaine de la fiction par exemple, on pourrait nourrir l’expérience du lecteur avec l’ajout de la musique qu’écoute l’un des personnages, les cartes géographiques qui permettent de suivre son parcours à travers les rues d’une ville. Les livres de cuisine et de voyage pourraient offrir des applications, des mises à jour en ligne et des abonnements, etc.

Pour les éditeurs québécois, il s’agit d’un défi important pour ne pas perdre leurs parts de marché acquises depuis les années 1970 et qui reste stable à 42 % dans le marché du livre en général et à 36 % dans la littérature (Allaire, 2011 : 3). (pour plus de détails sur les ventes de livres neufs, voir l’annexe 5).

Tableau 2 – Parts de marché des éditeurs selon leur propriété et la catégorie de livres

Tableau2-titre

La tendance actuelle des éditeurs québécois est à la numérisation, plus qu’au développement de nouveaux produits. C’est une question de financement. La SODEC offre depuis juillet 2011, un soutien financier pour permettre aux éditeurs de numériser, de convertir et déposer leurs titres dans l’entrepôt numérique. Cette aide peut atteindre 70 % des coûts admissibles, jusqu’à concurrence de 500 $ par titre et de 30 000 $ par exercice par éditeur[4]. L’appui de la SODEC vise deux objectifs : 1. à favoriser le positionnement international des éditeurs québécois en augmentant les contenus en ligne ou sur d’autres supports numériques et 2. à éviter que les consommateurs québécois se tournent vers des œuvres étrangères.

En ne développant pas suffisamment l’offre, les éditeurs risquent de voir leurs œuvres piratées et leurs parts de marché diminuer considérablement, un enjeu de taille selon Christian Liboiron.

Si les éditeurs ne se dépêchent pas à sortir du livre jeunesse et du livre pratique, j’ai peur que ça redevienne comme dans les années 60, c’est-à-dire un marché dominé par les éditeurs français, et que les éditeurs québécois doivent rattraper un retard par la suite. Hachette est prêt à lancer une tonne de contenus sur le marché québécois et Gallimard s’en vient avec une offre exceptionnelle, incluant entre autres les Découvertes Gallimard[5] qui sont disponibles avec des vidéos, des extraits sonores, etc.

Bianca Drapeau abonde dans le même sens expliquant, que, pour l’instant, les éditeurs ne sont pas en retard par rapport à la France, ils risquent de l’être dans le développement de nouveaux produits :

« Les Français se sont moins investis dans la numérisation, même s’ils ont eu beaucoup d’argent de leur gouvernement pour numériser leur fond, et davantage dans le développement. L’arrivée de leurs nouveaux produits risque de bouleverser le marché. »

Ce développement de nouveaux de nouveaux produits, des livres faits et pensés pour le numérique, pose problème à bien des éditeurs québécois, tant pour des raisons financières que pour des questions de perception. Le défi est de taille, dans un marché formé de petits joueurs pour qui l’arrivée du numérique signifie l’ajout d’une tâche supplémentaire et non l’embauche de personnel, comme l’explique Bianca Drapeau :

Dans les petites maisons d’édition, il y a souvent les deux scénarios suivants. Soit l’éditeur est quelqu’un qui est très technophile comme Jean Petitgrew chez Alire, qui a fait lui-même tous les livres en format epub. N’ayant pas d’argent à investir, il a utilisé son temps pour développer lui-même son expertise. Ou bien, c’est comme chez Soulières, l’exemple parfait de la petite maison d’édition qui a un beau succès commercial et critique, où ils sont deux ressources « technonuls ». Ils ont dû trouver un partenaire en qui ils avaient suffisamment confiance pour développer un projet et développer quelques titres avec les moyens qu’ils avaient.

Pour bien des éditeurs donc, la recherche et le développement de produits numériques sont tout simplement hors d’atteinte. Pour pallier à cette réalité, les associations du milieu du livre ont réclamé en 2012 dans les Recommandations finales du Conseil consultatif de la lecture et du livre (MCCQ, 2012 : 12) des subventions majeures au développement de nouveaux produits.

Ceci dit, le soutien de la SODEC connaît des répercussions concrètes. Les éditeurs québécois ont numérisé la plupart de leurs ouvrages déjà parus et ont publié en format numérique leurs nouveautés. Actuellement, environ 15 000 titres québécois sont disponibles dans l’entrepôt numérique, et des milliers d’autres sont également offerts par le biais des autres entrepôts, notamment ADP qui distribue les livres publiés par Quebecor.

La diffusion représente aussi un défi de taille pour les éditeurs qui doivent faire face à la multiplication croissante des titres offerts sur le marché. Les éditeurs doivent trouver de nouveaux canaux pour la promotion et la diffusion de leur production, apprendre à se démarquer sur le Web, utiliser les médias sociaux et les blogues comme des outils supplémentaires, et ce même en dehors des frontières du Québec.

À court terme, les éditeurs ont et auront tout intérêt à transformer leurs processus, à entraîner leurs employés et à offrir leur contenu sur des formats multiples – électronique ou imprimé, PDF ou epub et sur toutes les plateformes. Ils devront développer leur capacité à distribuer le contenu eux-mêmes, que ce soit sur leur propre plateforme numérique ou des plateformes partagées, évitant ainsi les frais liés à la distribution et à la diffusion[6].

D’ores et déjà, le support numérique et la question de la diffusion mondiale ont obligé les éditeurs à revoir les contrats avec leurs partenaires, dont les auteurs bien évidemment. À la suite de consultations et de formations de l’ANEL, la plupart des éditeurs ont maintenant un nouveau contrat-type qui inclut la vente pour le format numérique, présent et à venir, et sous « toutes les formes ». Ce sont les contrats d’achats ainsi que les autres droits à obtenir qui demeurent problématiques, ainsi que le souligne Bianca Drapeau :

Certaines maisons d’édition à l’étranger ne veulent pas céder les droits numériques parce qu’il est difficile de gérer les droits par territoire. Il y a aussi tous les autres types d’achats (illustrations, photos, vidéos)  qu’on intègre dans les livres numériques. Les sociétés de gestion collective ou les entreprises de revente donnent encore des prix pour l’utilisation Web, avec en tête la notion de tirage. Par exemple, pour l’achat d’une photo dans un livre qui peut être diffusée sur toutes les plateformes, même si l’éditeur indique qu’il a un potentiel de X lecteurs à travers le Québec ou le Canada, son livre ne s’adresse qu’à la personne qui achète. La négociation s’avère parfois très ardue et il y a des concepts à redéfinir.

L’arrivée des pure players

L’autre véritable menace pour les éditeurs est assurément l’arrivée d’éditeurs pure players, que l’OQLF recommande d’appeler des « sociétés point-com ». On peut définir ces joueurs comme des éditeurs qui « publient des livres exclusivement dans des formats numériques ou qui développent et fournissent des logiciels applicatifs et des services dédiés à l’édition de livres numériques enrichis » (Belina, 1er mars 2013).

En juin 2013, le blogue Prospective du livre et de l’édition recensait 108 éditeurs numériques ou fournisseurs de services d’édition numériques[7] francophones parmi lesquels on compte six éditeurs québécois[8]. S’ajoutent également le Studio C1C4, un fournisseur de services numériques, Marmalades, une application de lecture novatrice et PressBooks, un logiciel d’édition de livres ouverts et qui permet de publier aisément dans tous les formats numériques[9].

PressBooks, une plateforme gratuite pour les outils de base et payante pour des fonctionnalités supplémentaires, s’inscrit dans cette tendance émergente d’une nouvelle vague de microédition, qui développe des outils servant à publier des livres peu chers ou bien gratuits (Hemlinger, 26 décembre 2012). Ces types de services viennent bien sûr ébranler les pratiques habituelles des éditeurs traditionnels et leur structure de prix comme l’explique Hugh McGuire, fondateur de PressBooks et coéditeur de Book: A Futurist’s Manifesto (O’Reilly)[10].

La différence majeure dans la publication électronique, c’est l’offre et la demande. Les barrières à l’entrée traditionnelles pour les auteurs et les nouveaux éditeurs n’existent plus et ça permet un accroissement énorme de contenus des livres. C’est l’augmentation de l’offre finalement qui pousse les changements les plus importants. Avec les outils comme PressBooks, n’importe qui peut être publié et c’est ce qui change complètement la dynamique du marché : les éditeurs traditionnels qui ont une certaine façon de faire des choses avec des coûts connus, tout d’un coup, sont concurrencés par des gens qui ont une approche complètement différente avec des structures de coûts et de bénéfices aussi complètement différentes.

Ces éditeurs émergents explorent au fond de nouveaux modèles économiques. L’éditeur Robert ne veut pas lire par exemple, offre des textes numériques en feuilletons conçus être lus sur un écran de petite taille : le lecteur reçoit une première partie du livre et une alerte par courriel dès qu’une nouvelle section est publiée. Chaque livre coûte en moyenne 4 $. Làska, qui se spécialise dans la romance francophone contemporaine propose différents forfaits pour l’été : 17 $ pour 3 mois et plus de 23 titres ou encore tout leur catalogue pour 44,99 $ pour 6 mois. Numeriklivres offre des livres gratuits, des classiques à 1,99 $ et des nouveautés entre 1,99 $ et 9,99 $.

 

L’établissement du prix du livre

Pour l’instant, le prix du livre numérique fluctue d’un site à un autre, et aucune structure de prix n’est pas encore établie. La plupart des éditeurs vendent le livre numérique 25 % moins cher que le livre imprimé. C’est très variable d’un éditeur à un autre, suivant Bianca Drapeau. Par exemple, les trois presses universitaires québécoises offrent des tarifs différents : aux Presses de l’Université du Québec (PUQ), les livres numériques sont 25 % moins chers que les livres imprimés, aux Presses de l’Université Laval (PUL) c’est le même prix et aux Presses de l’Université de Montréal (PUM), c’est à 50 % de rabais.

Plusieurs intervenants, comme Christian Liboiron et Bianca Drapeau, considèrent que les prix des livres numériques sont trop élevés au Québec, ce qui freinerait la croissance du marché et empêcherait un véritablement engouement. Selon Liboiron, le prix moyen des achats est d’environ 10 $, alors que le prix moyen au Québec est de 15 $. Il y a donc une différence de 50 % entre la demande et l’offre. Selon une étude publiée par Kobo en mai 2013 (Ulstroke, 30 mai 2013), les prix des livres numériques aux États-Unis ont fluctué entre 7 et 9 $, avec un prix de vente moyen autour de 7,50 $ l’an dernier. Les données de Digital Book World concordent : prix moyen des best-sellers numériques à 6,94 $ et prix de la majorité des titres achetés entre 3 et 9,99 $ (Greenfield, 14 janvier 2013).

La popularité de l’autoédition serait en grande partie responsable de cette baisse de prix, parce que les livres autoédités se vendent à 2,99 $ ou moins et que leur volume de ventes augmente. Éventuellement, on pourrait penser que le prix des livres numériques se stabilisera, puisque les auteurs auto-publiés ont eux-mêmes tendances à augmenter le prix de leurs livres. Comme l’indique Greenfield « When it comes to ebook pricing in the post-Deparment of Justice era, the commentators mostly go it wrong. It’s not a race to the bottom; it’s a race to the middle » (Greenfield, 9 avril 2013).

La plupart des intervenants de la chaîne du livre s’entendent pour que le livre numérique soit moins cher que le livre imprimé, mais dans une certaine mesure. Pour les écrivains, comme pour les libraires, il importe surtout de ne pas dévaloriser le travail de création, ainsi que l’indique Katherine Fafard[11], directrice de l’Association des libraires du Québec (ALQ) :

Nous sommes d’accord pour qu’il y ait une différence de prix entre le papier et le numérique, ça c’est sûr. Par exemple, un livre papier qui se vend à 24,99 $ est à 15 $ en numérique. Mais il faut une valeur à l’œuvre. On ne peut pas vendre à 5 $ le livre sur lequel un auteur a travaillé pendant des années! On vend des chansons à l’unité pour 0,99 $, mais on ne peut pas vendre les chapitres d’une œuvre littéraire. À mon sens, un livre en bas de 10 $, c’est inacceptable. Même dans la musique, très rares sont les albums qui se vendent en bas de 10 $.

Le concept de « valeur intellectuelle » n’est pas seul à empêcher les éditeurs québécois de baisser les prix. Il faut savoir qu’au Québec, les coûts de production numérique ne sont pas moindres que les coûts des livres imprimés. C’est une question de coûts variables versus de coûts fixes. Certains coûts variables de production et de distribution pourront évoluer ou disparaître comme les coûts d’impression, de diffusion, de distribution et d’entreposage physique, mais les coûts fixes d’édition demeurent, y compris pour le numérique. En plus des coûts fixes de création (travail de l’auteur et coût d’édition d’un manuscrit), ce sont ajoutés de nouveaux coûts qui résultent de la numérisation : numérisation proprement dite, conversion des ouvrages, programmation informatique, coût de la production numérique variant en fonction de la complexité, de la qualité du texte, de la proportion d’images et de la technique utilisée, coûts de sécurisation des fichiers, coûts de distribution ou diffusion numérique, financement de la bande passante de l’agrégateur, etc. Au demeurant, les éditeurs québécois produisent encore leurs livres de façon traditionnelle : les livres sont d’abord produits au format papier et ensuite transformés en livres numériques. Les éditeurs ne sont pas équipés de logiciel de content management, comme c’est le cas de grandes maisons d’édition américaines, qui leur permettrait de réaliser des économies de production comme l’explique Bianca Drapeau.

Par exemple, Random House a un système de suivi de contenu directement en ligne. Dès que l’auteur entre son texte dans le système, les réviseurs-correcteurs sont avisés et ils font leurs corrections. Tout est automatisé dans leur système en ligne et à la fin, ils peuvent exporter leur fichier en epub, en xml ou plein d’autres formats. C’est pour cela qu’ils ont moins d’interventions techniques à faire. Bien sûr, la qualité des produits s’en ressent : les césures sont souvent inadéquates, des majuscules apparaissent sans raison, etc. Chez nous, les éditeurs québécois ne sont pas prêts à faire de telles concessions sur la qualité de leurs produits. On n’est pas rendus là.

Le défi pour les éditeurs québécois sera de mettre à jour leurs méthodes de production et penser à développer un logiciel de gestion du contenu que les petits éditeurs ne peuvent se permettre.

Le fait de garder les prix élevés permet, certes, aux acteurs de protéger la structure industrielle, mais peut aussi avoir d’autres conséquences, dont celle de ne pas assurer la relève du lectorat. La fixation du prix est un enjeu fondamental pour Hugh McGuire :

Je comprends qu’on ne veut pas détruire la structure éditoriale avec des bas prix, mais est-ce que c’est vraiment un bénéfice à long terme pour la vie littéraire du Québec? Pour moi, l’important, c’est d’avoir une culture littéraire dynamique qui est vraiment intégrée dans la société et d’avoir une structure qui réussit à créer et à maintenir cette culture actuelle. Même si la structure a été très ébranlée aux États-Unis, est-ce qu’on assiste à la mort de la culture littéraire? Pas du tout! C’est un marché vibrant avec un accroissement de création énorme et une participation accrue dans cette culture. Regarde Wattpad! On peut ne pas aimer cette littérature avec tous ces jeunes qui écrivent des romans de vampires, mais il y a une communauté : ils ont 11 millions d’usagers actifs! On observe la naissance d’acteurs qui produisent des trucs de qualité. So do we need the other structure?

Baisser les prix signifie qu’il faut peut-être envisager le marché autrement. Par exemple, les éditeurs pourraient proposer des courts textes à prix moyens, soit autour de 5 $, pour que les gens lisent et puissent tester à peu de frais : il est plus facile d’acheter une nouvelle policière à 3 $ ou 4 $ plutôt que d’acheter 2 ou 3 livres à 25 $.

Comme les barrières physiques sont abolies, il faut penser le marché francophone dans son entier. Ceux qui, comme Hugh McGuire, ne craignent pas de se mettre à dos la chaîne du livre peuvent également s’essayer à des pratiques plus agressives pour conquérir le marché francophone. Voici ce que McGuire proposerait à un éditeur qui voudrait conquérir la francophonie :

We’re going to conquer the French and Quebecois market by aggressively pricing, I’m gonna start a digital only published print, and build community around. I would say: how do we become the best ebooks publisher in the French market across the world? That would be my objective and I would go and talk to 10 really successfully book publishers and say: how do we do this in French? And to be free from the value chain, I would start a new publishing, one that doesn’t get any money from SODEC, doesn’t do anything and take all the French market.

Il s’agit d’une pensée radicale par rapport à l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre, mais elle est à considérer. À l’opposé du spectre se situe Clément Laberge, vice-président des services d’édition numérique chez De Marque[12] :

Il faut être conscient les États-Unis sont une exception. Ailleurs dans le monde, les éditeurs se disent qu’il ne faut surtout pas suivre la voie des Américains. Alors est-ce qu’on peut taxer de conservatisme les éditeurs qui se donnent les moyens pour que la transition se fasse un peu plus lentement ? Non, c’est de la prudence, voire de la bonne gestion. […] Que, pendant un certain temps les prix soient trop élevés et aillent progressivement vers un point réaliste, ça m’apparaît raisonnable. Les éditeurs québécois sont aussi audacieux que des structures fragiles peuvent être. Il est plus facile pour un éditeur faisant partie d’un groupe énorme de prendre des risques que pour un éditeur dans une petite structure qui joue chacun de ses postes chaque année. Par contre, est-ce que ça trahit le fait que c’est un handicap d’avoir que des petites structures ?

Sans être en retard, les éditeurs doivent s’assurer de continuer à numériser au même rythme que les pays européens. À titre comparatif, Christian Liboiron mentionnait que la croissance du catalogue, partout dans le monde, est entre 1 à 2 % par mois alors qu’au Québec, elle n’est que de 0,5 %, la moitié moins qu’en France. En n’offrant pas assez rapidement du contenu en français, les éditeurs risquent que les consommateurs se tournent vers les livres anglophones, ce qui pourrait faire pâtir toute l’industrie.



  1. L'autoédition prend une telle ampleur aux États-Unis que des auteurs connus délaissent leur éditeur et se publient eux-mêmes. En réaction au phénomène, certains éditeurs traditionnels lancent leur propre plateforme comme par exemple Simon & Schuster (Hemliger, 4 décembre 2012)
  2. Pour plus de détails, visiter Wattpad.
  3. Entrevue réalisée le 20 février 2013. Bianca Drapeau était Directrice de l’édition numérique et des nouvelles technologies au Presses de l’Université du Québec (PUQ) au moment de l’entrevue. Depuis mai 2013, elle est chef du marketing et des communications chez De Marque.
  4. Pour plus de détails, consulter le Programme d’aide aux entreprises du livre et de l’édition spécialisée, SODEC Québec, juillet 2011.
  5. Depuis l'entrevue avec Christian Liboire, Découvertes Gallimard sont maintenant disponibles sur ipad. Pour plus de détails, consulter  Découvertes Gallimard
  6. Actuellement, les principaux éditeurs ne vendent pas en ligne, que ce soit Boréal ou Québec Amérique, ou autres.
  7. Pour plus de détails, consulter la liste à jour de Prospective du livre et de l'édition.
  8. Numerkilivres, Robert ne veut pas lire, À temps perdu, Làska, ELP Éditeurs, Fleur de Lys 
  9. C'est d'ailleurs cette application qui m'a permis de créer la version numérique de mon travail que vous lisez actuellement.
  10. Entrevue réalisée le 4 juin 2013.
  11. Entrevue réalisée avec Katherine Fafard, directrice de l’Association des libraires du Québec (ALQ) et Geneviève Bernier, responsable de la formation à l’ALQ le 10 mai 2013.
  12. Entrevue réalisée le 18 février 2013