3.2.5 Les bibliothèques

Soucieux d’offrir du contenu francophone à leurs usagers et ayant observé ce qui se passait aux États-Unis, où le prêt numérique en bibliothèque existe depuis 2001, les bibliothèques québécoises se sont vite préoccupés de l’arrivée du livre numérique. Plusieurs d’entre elles ont songé à se tourner vers Overdrive, le distributeur de livres numériques qui dessert près de 90 % des bibliothèques aux États-Unis, ce à quoi s’est opposé farouchement Clément Laberge :

On ne peut pas donner tout le volet institutionnel québécois à un seul acteur étranger en pensant qu’il va bien nous servir en français, qu’il va bien rendre compte des livres d’ici et qu’il va comprendre notre structure de prix. C’est impossible. En plus, les acteurs étrangers n’ont presque rien en français. Avec De Marque, on a été leader dans la démarche et on a travaillé à mettre en place une infrastructure que les bibliothèques québécoises allaient maîtriser. On a bâti une infrastructure qui est reliée à une diversité de points de vente pour que les bibliothèques puissent acheter à plusieurs endroits et qui pourrait évoluer dans le temps.

Pour entrer dans l’univers numérique, les bibliothèques ont créé un consortium nommé BIBLIOPRESTO.CA[1] qui a développé avec De Marque, une plateforme de prêts numériques nommée PRETNUMERIQUE.CA, en parallèle avec le développement de l’entrepôt numérique. L’Association des bibliothèques publiques du Québec, la Bibliothèque et Archives nationales du Québec et le réseau BIBLIO du Québec[2] ont travaillé de concert pour développer cette plateforme dont le financement a été assuré par les fonds des bibliothèques, la SODEC et le ministère de la Culture et des Communications.

Un projet pilote a été mis en place en novembre 2011, puis le prêt numérique a été élargi au réseau à partir de l’automne 2012. Le développement de la plateforme s’est déroulé en concertation avec l’ensemble du milieu du livre et dans l’esprit de la Loi 51, le respect de l’esprit de la loi faisait consensus entre tous les acteurs impliqués. Ainsi, la technologie utilisée pour PRETNUMERIQUE.CA permet aux bibliothèques d’attribuer leurs achats de livres numériques à la librairie agréée de leur choix.

La plateforme leur permet de développer leur propre collection en fonction des besoins de sa clientèle et de ses moyens. Pour chacune des bibliothèques, le fonctionnement est très simple. L’usager va sur le site Web de sa bibliothèque, s’authentifie et accède à la plateforme. Dans certaines bibliothèques, on projette une intégration fine de PRETNUMERIQUE.CA, directement dans le catalogue de la bibliothèque. L’usager sera alors dans le catalogue de la bibliothèque et pourra simplement cliquer « emprunter » sur la notice d’un livre numérique qu’il désire.

En accord avec l’ensemble du milieu, la plateforme reproduit le modèle d’emprunt du livre papier, c’est-à-dire que la bibliothèque ne peut prêter qu’un exemplaire à la fois, même si la technologie permettrait de prêter le fichier à plusieurs utilisateurs en même temps. Tous se sont entendus que pour chaque livre numérique ait un maximum de 55 prêts (il est à noter que le plafond avait été établi à 100 prêts dans le cadre du projet pilote de 2012), ce qui correspond à l’usure normale d’un livre, après lesquels la bibliothèque doit racheter le fichier. Cette mesure vise à assurer un minimum de ventes aux éditeurs pour les best-sellers. L’accord final entre BIBLIOPRESTO.CA et la Société de gestion de l’association nationale des éditeurs de livres (SOGANEL[3]) a été rendu public en juillet 2013 (BIBLIOPRESTO.CA, juillet 2013). C’est un choix d’industrie, tel que l’explique Jean-François Cusson[4], chargé de projet à BIBLIOPRESTO.CA :

Si une bibliothèque pense qu’un titre sera très populaire, elle devra en acheter 4 exemplaires, comme elle le ferait pour un livre papier. Bien sûr, c’est difficile à expliquer à nous usagers qui ne comprennent pas : « Vous avez le fichier, pourquoi vous ne pouvez pas me le prêter ? » Mais c’est le fonctionnement, le choix stratégique que le milieu du livre a accepté. Autrement, ça aurait été complètement différent.

Tous les fichiers sont chronodégradables, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent plus être utilisés une fois que la période de prêt est terminée. Le prêt numérique permet le retour anticipé avant la date limite d’emprunt pour permettre le prêt à un autre usager. Bien des bibliothèques mettent une limitation sur le nombre de prêts possibles, car les collections de livres numériques sont encore petites.

Bien que ce soit encore une hypothèse de travail, les bibliothèques évaluent différents scénarios qui pourraient mener à l’ajout d’un bouton « Acheter » dans PRETNUMERIQUE.CA à la demande des éditeurs. Ce système existe déjà dans plusieurs bibliothèques américaines, ainsi qu’à Toronto où les bibliothèques ont conclu une entente avec Chapters-Indigo. Ici, BIBLIOPRESTO.CA travaille de pair avec De Marque pour développer la fonctionnalité technique qui va permettre l’achat en ligne dans l’esprit de la Loi 51, c’est-à-dire en permettant d’attribuer l’achat à la librairie agréée de son choix.

BIBLIOPRESTO.CA a également un projet de référence virtuelle coopérative. À l’hiver 2014, une dizaine de bibliothèques mettront ensemble leurs ressources pour avoir un site Web avec un bibliothécaire en ligne, avec qui il sera possible de communiquer en tout temps. Le système de référence sera accessible par « chat », par téléphone et par courriel.

Pour l’instant, l’un des enjeux auxquels les bibliothèques font face est celui de l’insuffisance de l’offre, à un point tel que certaines bibliothèques n’ont pas pu dépenser complètement leur budget numérique en 2012. Les bibliothèques souhaitent ardemment que plus de livres québécois soient disponibles. Elles négocient aussi avec différents groupes d’éditeurs étrangers dont plusieurs utilisent la plateforme Cantook, ce qui constitue un avantage comme l’explique Jean-François Cusson :

Nous sommes en négociations avec plusieurs éditeurs étrangers et ça risque de bien fonctionner.  Ce qui est intéressant, c’est que Cantook, la technologie de De Marque, est aussi utilisée dans certains entrepôts européens ce qui nous facilitera sans doute la vie au niveau technique. On essaie donc de faire une négociation commune ayant les mêmes clauses pour tout le monde. C’est pour cette raison qu’on voulait d’abord négocier avec les éditeurs québécois, avant d’intégrer des éditeurs français.

Pour les livres anglophones, plusieurs bibliothèques québécoises sont abonnées à Overdrive, entre autres la BAnQ, ainsi que la plupart des bibliothèques anglophones.

La pérennité et la compatibilité des formats représentent un autre défi pour les bibliothèques. Il faut bien comprendre que lorsqu’une bibliothèque acquiert un livre numérique, elle n’achète pas un livre, mais une licence d’utilisation avec des paramètres qui sont définis, ce qui constitue une grande nouveauté pour les bibliothécaires plutôt habitués à conserver, thésauriser, monter des collections. De plus, les bibliothèques aimeraient bien garnir leurs serveurs de contenus libres de droits, avec des auteurs comme Victor Hugo ou Alexandre Dumas par exemple. Mais là aussi la pérennité pose problème, puisque les bibliothèques n’ont aucun contrôle sur les sites externes qui publient ces titres et qui peuvent les retirer du Web sans préavis.

Les bibliothèques sont aussi aux prises avec des problèmes de compatibilité, parce qu’elles ont fait l’achat de formats que leurs usagers ne sont pas capables de lire sur leur liseuse Kindle par exemple. Elles sont préoccupées par les formats qui viendront éventuellement pour les livres numériques de type « bande dessinée » ou « livre jeunesse », où les mises en page sont totalement différentes du livre papier traditionnel.

Pour pallier et prévenir tous ces problèmes techniques, la formation continue du personnel et l’appui aux usagers constituent un défi de taille pour les bibliothèques, et une spécificité que ne partagent pas les autres acteurs de la chaîne du livre, comme l’explique Jean-François Cusson :

Formation et soutien, ça reste fondamental, comme je le répète aux bibliothèques qui implantent la plateforme. Il faut que votre personnel soit formé. Achetez-vous un Kobo, un iPad, un Kindle. Achetez-en quelques-uns pour la bibliothèque et incitez les employés à se familiariser avec chacun d’eux. C’est sûr que les gens vont venir et qu’ils vont avoir des questions, parfois même des questions très précises. Si un usager se pointe avec un problème de liseuse et que le personnel n’arrive pas à lui répondre, il retourne chez lui et ne reviendra plus.

Contrairement aux autres acteurs de la chaîne du livre, les bibliothécaires québécois sont en avance sur ceux de la France et des États-Unis, à plusieurs égards, comme l’explique Jean-François Cusson. Par exemple, certains éditeurs américains, comme Simon & Schuster refusent de vendre aux bibliothèques. Ils redoutent le piratage et craignent de perdre énormément de ventes, contrairement aux éditeurs et aux libraires québécois qui ont conclu une entente qui copie le monde papier et assure un revenu respectable à chacun des acteurs. Toute la chaîne adhère à l’idée de la bibliothèque comme lieu de découverte qui génère éventuellement des achats.

Il faut dire que les éditeurs américains ont été échaudés par l’entente qu’ils ont conclue, peut-être trop précipitamment, avec Overdrive qui peut acquérir auprès des éditeurs le droit de revendre leurs livres à son prix et à ses conditions. En échange, Overdrive leur redonne 50 % des ventes. Par exemple, Overdrive peut vendre un ensemble de 500 livres d’histoire à très bas prix. L’éditeur qui en possède 3 parmi eux recevra 50 % du 3/500e du prix de vente total. Si au début du livre numérique, les éditeurs américains étaient enchantés par cette entente, ils voient maintenant les enjeux et les risques de cette entente, comme le souligne Clément Laberge :

Quand certains fournisseurs étrangers ont proposé leur modèle aux éditeurs, ils ont accepté parce que ça représentait un revenu supplémentaire, sans croire que le livre numérique prendrait l’ampleur qu’il a. Si ces fournisseurs leur proposaient le même contrat aujourd’hui, on peut penser qu’ils refuseraient catégoriquement. Les bibliothèques québécoises ne sont donc absolument pas en retard par rapport aux États-Unis, ni les éditeurs d’ailleurs. Ils ont refusé les conditions généralement pratiquées aux États-Unis, mais n’ont pas refusé de rendre les livres disponibles aux bibliothèques.

Du côté des bibliothèques québécoises, on ne sent pas l’inquiétude et la fébrilité des autres acteurs, notamment parce que les bibliothécaires ne craignent pas de grandes modifications dans leurs rôles, si ce n’est qu’il risque d’y avoir moins de livres sur le rayonnage et moins d’espace dévolu à l’entreposage de livres. Les bibliothèques se définiront davantage comme un lieu de socialisation dans la communauté, un endroit pour travailler, rencontrer des gens, assister à des formations ou à de l’animation. En tout cas, c’est ce que croit Jean-François Cusson :

Les bibliothèques sont un des derniers lieux publics. Il n’existe pas d’autres endroits où n’importe qui peut aller, peu importe son âge et sa condition sociale. C’est un lieu très inclusif. Tu ne vois pas cette diversité sociale et économique quand, par exemple, tu entres dans un Renaud-Bray où la clientèle est plus homogène. À cet égard, la bibliothèque a une mission d’accessibilité et de démocratisation de la culture qui demeure très importante.

Malgré quelques tergiversations, les négociations pour le prêt en bibliothèque constituent un parfait exemple de concertation du milieu du livre québécois. Grâce à la SODEC, tous les acteurs se sont impliqués dans le processus et tous y trouvent leur compte. Ce que Katherine Fafard affirme sans équivoque : « On est heureux de l’entente, parce que c’est le même principe que le prêt papier et qu’il y a eu respect de toute la chaîne dans le processus. Le prêt numérique contribue à faire connaître des œuvres… et à amener des gens dans les librairies! »


  1. BIBLIOPRESTO.CA est un consortium des bibliothèques constitué en organisme à but non lucratif qui vise à développer des services en ligne pour les bibliothèques, le principal étant la plateforme PRETNUMERIQUE.CA.
  2. Les réseaux Biblio du Québec sont des réseaux régionaux de services aux bibliothèques qui desservent les villes de moins de 5 000 habitants. Toutes les acquisitions sont centralisées et les collections circulent d’une bibliothèque à l’autre.
  3. La SOGANEL (Société de gestion de l’Association nationale des éditeurs de livres) est une société de gestion de droit d’auteur mandatée par les éditeurs de livres pour l’octroi de licences de prêt de livres numériques aux bibliothèques. Unique, cette entreprise à but non lucratif est née de la volonté des éditeurs et des bibliothèques du Québec de s’entendre sur des modalités simples pour les bibliothèques et les usagers, sans contrevenir à la loi sur la concurrence et sans risque d’accusation de cartel. On peut qualifier d’ingénieuse cette manière de procéder, par la création d’une société de gestion de droits, qui permet de respecter les modalités de la loi canadienne et de faciliter les transactions entre les acteurs, a précisé Clément Laberge.
  4. Entrevue réalisée le 3 avril 2013.