4.1 Le piratage et les verrous numériques

Alors qu’il s’est avéré un véritable fléau dans le domaine de la musique, le piratage ne constitue pas un problème majeur dans le monde du livre numérique, même si tous les acteurs rencontrés croient qu’il prendra de l’ampleur avec les années. Pour l’instant, il concerne surtout les best-sellers ou les livres scientifiques et s’effectue principalement sur des forums d’échanges de livres.

Le principal problème pour les éditeurs est de trouver les sites de piratage et d’aviser les fautifs, une démarche qui fonctionne bien, mais qui exige une veille constante, ce que les éditeurs ne sont pas toujours en mesure de faire comme l’illustre, non sans humour, Francis Farley-Chevrier.

Il est parfois difficile de retracer l’individu qui a mis illégalement une œuvre en ligne. On se retrouve avec des situations rocambolesques : une plateforme de partage hébergée en Espagne mais dont le nom de domaine a été acheté aux États-Unis, et dont le propriétaire habite en Grève et fait de nombreuses transactions en France. Ça devient compliqué et nous n’avons pas les moyens des autres industries pour lutter contre ce piratage.

Il est toutefois possible de protéger une œuvre en lui apposant un verrou numérique, communément appelé DRM (acronyme pour Digital Right Management). Le plus largement utilisé a été développé par Adobe Digital Editions. Il permet d’associer un fichier à un seul compte Adobe et ne peut être transféré dans aucun autre appareil de lecture activé sous un autre compte. Ce verrou offre de nombreuses options : nombre de pages pouvant être imprimées, pourcentage de copier-coller permis, chronodégradabilité, etc.

D’autres options permettent également de protéger une œuvre, comme de la publier dans un système fermé avec un format propriétaire. C’est cette option qu’ont développée les producteurs Amazon et Apple. Par exemple, un livre numérique acheté sur la boutique Amazon ne peut être lu que dans le Kindle[1], ce qui rassure bien des éditeurs. Ils craindront moins de déposer leurs romans sur l’iBookstore, sachant qu’il s’agit d’un environnement fermé. Kobo a également choisi une solution alternative : gérer le verrou directement dans leur compte FTP et offrir à tous ses fournisseurs de mettre ou non un verrou sur leurs livres.

Pour l’instant, le seul verrou en vigueur au Québec est celui développé par Adobe. S’il protège généralement bien les œuvres, il apporte aussi sa part de problèmes. Tout d’abord, il représente un coût additionnel pour les éditeurs qui doivent payer à Adobe 0,25 $ pour chaque livre numérique vendu. Pour un livre qui se vend 10 $, l’éditeur consent 2,5 % de sa valeur à l’entreprise américaine. L’éditeur doit ainsi être convaincu que le piratage lui fera perdre plus d’argent. Autrement, le verrou constitue une perte nette, comme le précise Clément Laberge.

Il faut savoir aussi que le verrou pose problème pour la vente et le service à la clientèle. Contrairement aux librairies en ligne intégrées dans les appareils (Amazon, Apple, Kobo), l’utilisateur qui achète un livre protégé par un verrou numérique doit passer à travers plusieurs étapes avant d’accéder à son livre : ouvrir un compte Adobe, se connecter, télécharger l’application qui lui permettra de lire le livre verrouillé[2], etc. Ces étapes compliquent l’achat et la vente pour toutes les librairies et constituent un obstacle majeur. C’est un choix éditorial qui se défend, mais un irritant pour les libraires, comme l’explique Dominique Lemieux :

Nous avons une équipe pour le soutien à la clientèle. Nous n’entendons jamais parler des clients qui achètent un livre sans DRM. Une fois l’achat complété, le client peut lire son livre aisément. Par contre, le client qui n’est pas familier avec les technologies et qui achète son premier livre avec verrou, nous appelle assurément! Il aura besoin de notre soutien pour débloquer le livre parce que la procédure n’est pas évidente. Après le premier achat, c’est plus facile, mais plusieurs clients ont déjà affirmé à notre personnel de soutien : « C’est trop complexe, c’est mon premier et dernier achat numérique ». Pour nous, c’est souvent ce service à la clientèle qui fait la différence pour le futur.

Pour cette raison, 80 % des éditeurs québécois distribués par l’entrepôt numérique ont décidé de ne pas mettre de verrous, mais plutôt un filigrane, aussi appelé watermark[3]. C’est un choix stratégique que défend notamment Clément Laberge et Diffusion Dimedia. Pour eux, le choix est : pas de DRM, sauf exception. Parmi les exceptions acceptables, on retrouve les éditeurs scientifiques, les éditeurs scolaires et les best-sellers dont les ventes s’effectuent dans un très court laps de temps.

La position des éditeurs québécois par rapport aux verrous numériques témoigne de leur audace et de la solidarité avec l’ensemble des acteurs de la chaîne du livre. Alors que la majorité des éditeurs états-uniens, français et italiens, exigent des verrous numériques contraignants, les éditeurs québécois ont accepté de mettre un filigrane seulement pour rendre l’achat en ligne plus convivial. Il s’agit d’une attitude qui favorise l’industrie comme le démontre Clément Laberge :

Les éditeurs ont accepté parce qu’on a fait énormément de pédagogie et qu’on a expliqué que le verrou amenait énormément de contraintes, de difficultés et de coûts. Pour les libraires, c’est un cauchemar vendre des livres avec des DMR. Le support technique et tout. De fait, en mettant des DRM, on se trouvait à favoriser encore, de façon démesurée, Amazon, Apple et Kobo. Si on voulait aider les libraires à rester dans le marché, on devait trouver un moyen simple de vendre des fichiers qui n’allaient pas leur poser de problèmes. Quand tu achètes le livre, tu reçois ton lien, tu cliques dessus, bingo, tu as ton livre.

Les verrous posent également un défi aux bibliothèques, notamment d’ordre financier. Chaque prêt numérique coûte 0,10 $ aux bibliothèques. Si les prêts numériques sont encore marginaux, la facture montera de façon exponentielle dès que les prêts eux-mêmes augmenteront. Ces sommes qui pourraient être consacrées à l’acquisition des livres, sont versées à Adobe. Le ratio entre le service rendu par l’entreprise américaine et les montants qui lui sont versés paraît disproportionné. Or, pour l’instant, le verrou d’Adobe est le seul valable pour les bibliothèques. Il s’agit, pour les acteurs de la chaîne du livre, d’un enjeu fondamental.

Les bibliothèques devront donc envisager d’autres solutions, moins coûteuses, comme la lecture en ligne. Elles commencent à envisager l’accès en ligne (de type streaming), comme alternative à long terme aux verrous, bien que cela ne réponde pas pour l’instant aux besoins actuels des usagers. En musique, il existe notamment des systèmes mixes qui permettent aux utilisateurs d’être en streaming en tout temps et de récupérer un certain nombre de titres sur leur appareil. Ce système requiert cependant d’autres types de modèles économiques pour rémunérer l’auteur sur la vente, sur l’usage, ce que l’industrie de livre n’a pas encore développé.


  1. Certains geeks peuvent briser ces protections, mais elles fonctionnent assez bien pour l’utilisateur moyen.
  2. À titre d’exemple, l’utilisateur de Kindle n’a qu’à cliquer sur le bouton « Acheter » de la boutique en ligne de son fournisseur d’Amazon, iBookstore ou Kobo pour voir son livre automatiquement téléchargé dans sa liseuse.
  3. La filigrane est un texte qui est apposé sur chaque livre vendu, qui comprend le nom du client final, la date d’achat, le numéro de transaction et d’utilisateur et l’identifiant du marchand ayant fait la vente. Il se retrouve sur plusieurs pages du livre au hasard et agit comme mesure dissuasive contre la copie.